La troisième édition du « Rapport sur les inégalités mondiales 2026 », coordonné notamment par Lucas Chancel et Thomas Piketty, est sortie en décembre 2025. Ces rapports, très attendus et dont Alternatives Economiques rend compte régulièrement, s’appuient sur les travaux de plus de 200 chercheurs et chercheuses du monde entier, affilié.es au World Inequality Lab et contribuant à la plus grande base de données sur l’évolution historique des inégalités mondiales.

Le constat général du rapport est sans appel : les 10 % les plus riches de la population mondiale gagnent plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre reçoit moins de 10 % du revenu mondial total. Le patrimoine est encore plus concentré. La crise climatique est un défi collectif, mais aussi profondément inégalitaire.

Parmi les apports nouveaux de cette troisième édition figure également l’angle mort des débats sur les inégalités : ceux de genre. Alors que les femmes sont de plus en plus diplômées, actives sur le marché du travail, et plus présentes parmi les postes à responsabilités, les inégalités persistent.

Certes, des progrès sont observés dans certaines régions comme en Europe, mais il n’empêche : les femmes travaillent plus que les hommes, mais elles continuent à gagner bien moins qu’eux.

Or, ce rapport prend non seulement en compte les heures de travail rémunéré mais aussi le temps domestique et celui consacré aux soins de ses proches. Le temps de travail non rémunéré a beau décliner sur la planète, il n’en est rien pour les femmes qui continuent d’assumer la majorité des heures de travail non payées. On en arrive ainsi à un paradoxe, relève le rapport :

« Les hommes semblent travailler plus longtemps si l’on ne tient compte que des heures passées sur le marché du travail, mais les femmes les dépassent systématiquement en termes d’heures totales travaillées si l’on prend en considération les activités non rémunérées. »

En moyenne, les femmes effectuent 53 heures de travail par semaine, contre 43 heures pour les hommes à l’échelle mondiale. Cet écart existe dans toutes les régions du monde, avec à chaque fois un temps de travail non rémunéré très supérieur pour les femmes, ce temps « contraint » atteignant 63 heures hebdomadaires pour les femmes d’Asie du Sud et du Sud-Est. L’écart est effectivement réduit en Europe (7 heures) mais reste conséquent.

Ce différentiel pèse sur les inégalités et les renforce : les femmes sont moins disponibles pour se consacrer à leur carrière et plus souvent contraintes d’accepter des emplois peu qualifiés et précaires.

A l’échelle mondiale, les femmes reçoivent un peu plus d’un quart du revenu total issu du travail rémunéré, une part qui n’a pratiquement pas évolué depuis 1990.

En analysant les données par région du monde, la part des revenus du travail perçue par les femmes n’est que de 16 % au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, de 20 % en Asie du Sud et du Sud-Est, et de 34 % en Asie de l’Est.

L’Europe, l’Amérique du Nord et l’Océanie, ainsi que la Russie et l’Asie centrale obtiennent de meilleurs résultats, mais, là encore, les femmes ne perçoivent encore qu’environ 40 % des revenus du travail. Dans aucun pays, la parité en matière de salaire n’est atteinte.

En prenant en considération le temps de travail réel, incluant le travail non rémunéré, les femmes ne gagnent plus qu’un tiers du salaire des hommes

Le calcul des écarts de revenus entre femmes et hommes est en réalité vertigineux lorsqu’on intègre dans le temps travaillé l’ensemble du temps contraint : à l’échelle mondiale, les femmes gagnent 61 % du salaire horaire des hommes, en tenant compte du calcul « conventionnel » basé sur le travail rémunéré (soit un écart de 39 %). Mais en prenant en considération le temps de travail réel, incluant le travail non rémunéré, les femmes ne perçoivent plus qu’un tiers du salaire des hommes, soit un écart de 68 % !

Cet écart colossal est moins important en Occident mais il reste conséquent. En Europe, les écarts de salaire horaire du travail rémunéré avoisinent les 18 %, mais ils sont de 47 % si l’on intègre dans le calcul le temps de travail non rémunéré…

Les approches conventionnelles en statistique jouent donc un rôle non négligeable dans la sous-estimation du travail des femmes. Le rapport en conclut que « les économies qui sous-évaluent le travail de la moitié de leur population compromettent leur propre capacité de croissance et de résilience ».

De même, « pour parvenir à une véritable parité entre les sexes, il faut donc des changements institutionnels durables, des politiques favorables à l’égalité et la reconnaissance du travail invisible que les femmes continuent d’effectuer de manière disproportionnée par rapport aux hommes ».

Les inégalités de genre sont plus importantes quand on tient compte du travail domestique

Inégalités de genre dans les rémunérations horaires à travers le monde 2020-2025, en pourcentage

Beaucoup de chemin reste à parcourir pour réellement s’attaquer aux inégalités de genre, non seulement dans le travail rémunéré (faibles salaires des femmes, concentration dans les emplois les moins qualifiés et reconnus, précarité conjuguée au féminin…) mais aussi dans la prise en compte du rôle incontournable que les femmes jouent dans la protection sociale.

De nouvelles politiques, comme un partage réel des congés familiaux et un vrai service public de l’enfance, devraient permettre qu’enfin un vrai partage de ces tâches entre femmes et hommes puisse être mis en place, afin que le travail invisible soit valorisé.

Rachel Silvera