Dans son ouvrage La femme endettée. A l’ombre de la finance mondialisée (La Découverte, 2026), la socio-économiste Isabelle Guérin montre qu’être femme, c’est être le plus souvent endettée :
« Lorsque je suis femme, je dois quelque chose à mes enfants, à mon conjoint, à la communauté, aux dieux, aux banques, à la nation tout entière. »
Elle dénonce ainsi le patriarcat comme « régime de dette permanent1 » Dans le monde, un tiers des familles vivent en effet chroniquement endettées. Des créances dont le remboursement et la gestion quotidienne reviennent surtout aux femmes, qui sont pour beaucoup d’entre elles en charge du foyer et dépendantes du salaire de leur conjoint.
Sous-représentées dans l’imaginaire de la finance mondiale, les femmes, de l’Inde à la France en passant par le Sénégal, font pourtant « rouler » la dette des ménages au prix de leur temps, de leur énergie et de leur corps.
Ce travail, chronophage et non rémunéré, répond à plusieurs injonctions parfois contradictoires de respectabilité, mais aussi de désirabilité et de solvabilité, prolongeant ce qu’Isabelle Guérin nomme la « dette patriarcale ». Au-delà de la dépendance économique des femmes aux hommes, cette dette patriarcale est « à la fois morale, financière et sexuelle ».
Une autre vision de la dette
Banquiers d’affaires, gestionnaires de fonds spéculatifs, courtiers…, le haut de la pyramide financière est en effet très masculin et visible. Pourtant, selon Isabelle Guérin, ce « club fermé d’hommes, souvent blancs, hautement diplômés », qui « calculent, prévoient, achètent, vendent », ne constitue pas le cœur réel du capitalisme financier.
A l’inverse, parmi des millions de personnes très endettées figurent souvent des femmes. Peu de monde s’intéresse à ces figures alors qu’elles constituent un maillon essentiel du système actuel : sans les femmes et le recours à la dette, l’économie ne fonctionnerait pas.
Dans le capitalisme financier mondial, l’endettement, très répandu dans le Sud, permet au capital, largement détenu et administré par des hommes, de maintenir des niveaux de salaire et de protection sociale faibles. Cet endettement offre en effet à des ménages populaires les moyens de consommer.
Partout où elle a enquêté – en France, au Sénégal, au Tamil Nadu (Inde) et au Maroc –, la socio-économiste a retrouvé cette même figure de femme qui compense par l’endettement « des revenus trop faibles, des emplois précaires, l’insuffisance ou l’absence de Sécurité sociale ».
Elles veillent ainsi à la survie familiale, négocient, remboursent, se privent, voire, parfois, mettent leur corps et leur sexualité « en gage ». Le travail de la dette est l’une de ces activités centrales dans le quotidien des femmes, au cœur de l’analyse proposée également dans le dossier de la revue Travail, genre et sociétés2.
Ce travail inclut les multiples tâches, préoccupations et stratégies nécessaires à l’obtention de crédit, à la gestion d’une ou généralement plusieurs dettes, à leur remboursement, étalement ou renégociation, ainsi qu’à l’entretien de la crédibilité et des relations avec les créanciers et créancières. L’endettement et ce travail de la dette se sont intensifiés au fur et à mesure que le capitalisme s’est financiarisé et a gagné des strates sociales de plus en plus pauvres avec la diffusion du microcrédit.
Les femmes du Tamil Nadu
Le Tamil Nadu, en Inde, est un miroir grossissant des processus qui sous-tendent l’endettement des femmes. Ici, « l’explosion du marché du crédit féminin est allée de pair avec une transformation radicale de qui se marie avec qui, de qui “couche” avec qui ». Les standards féminins se sont donc adaptés à ces mutations :
« Aujourd’hui, les hommes cherchent plutôt des femmes aimantes, qui dédient leur sexualité à la reproduction et au couple, qui s’occupent de leurs enfants, et qui gèrent les dettes. »
L’enquête minutieuse, menée avec des collègues indiens pendant deux décennies, montre que les femmes du nord du Tamil Nadu, remboursent 80 % des dettes familiales. Elles paient les dettes contractées en leur nom, comme celles d’autres membres de la famille.
Ainsi en est-il de Pushpurani, une femme dalit, ex-« intouchable », dont le temps est englouti par la dette : en vingt ans, cette dette est passée d’environ 30 à près de 8 000 euros. Elle passe son temps, dit-elle, à « faire rouler cette dette », jusqu’à parfois céder son corps, tout en restant une épouse respectable.
Ces femmes déploient toutes des savoir-faire complexes de calcul, de négociation et de planification pour jongler avec les dettes du ménage. C’est à elles qu’incombe l’ingrate charge mentale, émotionnelle, calculatoire et financière de la dette.
L’exemple du Brésil
A cela s’ajoute un véritable travail pour la dette, comme le montre le socioanthropologue Timothée Narring3 qui s’est focalisé sur le Brésil : accepter des petits boulots mal payés ou temporaires dont la finalité première est de rembourser, plutôt que de soutenir directement la reproduction de la famille.
L’endettement systémique contribue ainsi au surtravail destiné à rembourser le capital emprunté et, surtout, à acquitter le cumul d’intérêts. Les milieux populaires brésiliens survivent aux crises parce que les familles s’organisent collectivement pour socialiser les remboursements et que les femmes, notamment les plus âgées, sont au front des luttes financières. Ce faisant, elles continuent à enrichir leurs créancier·es : banques et mafias.
Isabelle Guérin met enfin en lumière le réseau « de relations, d’émotions et de désirs » qui, loin des salles de marché, participe à fabriquer et à maintenir l’économie capitaliste. Elle a rencontré des femmes qui inversent cette dette patriarcale, et font de leur corps une ressource, pour regagner de la valeur, transgresser les interdits de chasteté ou de monogamie.
Plus généralement des mouvements de femmes se font entendre pour annuler les dettes en Inde, en Argentine, où des féministes dénoncent l’illusion du microcrédit, mais exigent également la reconnaissance du travail gratuit que les femmes produisent en l’absence de services publics. Elles parlent ainsi d’une dette inversée : la « dette de soins », que la société tout entière a contractée envers elles.
1 On peut retrouver à ce sujet le débat de l’Amphi du Mage, « le genre de la dette », 4 juin 2026.
2 « Travailler pour la dette et pour ses droits », Travail, genre et sociétés, n°55, 2026
3 Dans un ouvrage à paraître L’étreinte de la dette. Survivre à crédit dans les favelas de Vitoria (Brésil), éditions du CNRS.
