Dans son ouvrage La panique démographique. Une réponse féministe (Editions Les petits matins, 2026), Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, critique la vision alarmiste du recul de la natalité en France et montre que ce phénomène résulte d’un diagnostic collectif des femmes sur l’état du monde, ce qu’elle qualifie de « grève des ventres à bas bruit ». Il est vrai que cette panique démographique envahit la plupart des gouvernements actuels, à commencer par la France.

La dénatalité n’a jamais été aussi importante en France. En quinze ans, les naissances ont baissé de 25 % et le nombre de naissances par femme est de 1,54, selon le bilan démographique 2025 de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques). Mais il convient de relativiser ce chiffre : tout d’abord, lorsque l’on compare avec nos voisins, la France reste encore un des pays où ces naissances sont les plus nombreuses (seulement 1,4 en Allemagne, 1,2 en Italie ou en Espagne). Pire, au Japon, le faible taux de 1,2 dure depuis plusieurs décennies.

Reste que, faute d’enfants ou d’immigré·es, le pays devrait manquer de 11 millions de personnes pour pourvoir ses emplois en 2040. Par ailleurs, en France, ce qui semble se confirmer est bien un recul de l’âge de la mère à la naissance du premier enfant (désormais de 31,2 ans contre 29 ans en 2005). 

Même si le désir d’enfant reste élevé (environ 80 % des moins de 35 ans veulent au moins un enfant), on assiste à une baisse du nombre d’enfants souhaité (de 2,5 à 1,9 enfant entre 2000 et 2025), selon l’Institut national d’études démographiques (Ined)1. Il reste donc un décalage structurel entre intentions et réalisations en matière de naissances, ce que l’on appelle un « écart de fécondité ».

Quelles causes ?

Le recul des naissances s’explique par une multiplicité de causes, à la fois économiques, sociologiques, culturelles, biologiques ou écologiques. Les motifs économiques ont fortement augmenté du fait de la précarité professionnelle, des niveaux de rémunération trop faibles et incertains, du coût de la parentalité – et singulièrement de la maternité – ou encore de la crise du logement. Joue, bien évidemment, la pénurie de modes d’accueil qui n’incite pas à s’engager dans ce projet ou qui se traduit par une mise en retrait de la carrière des mères, dont plus d’une sur deux réduit ou interrompt encore son activité professionnelle à l’arrivée d’un enfant.

D’ailleurs, selon une enquête du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge sur le rapport à la parentalité des jeunes de 20 à 35 ans2, les jeunes femmes perçoivent plus souvent la parentalité comme une contrainte qui pèsera surtout sur leurs seules épaules… Effectivement, les tâches domestiques et parentales ne sont toujours pas partagées entre les parents. Selon la dernière enquête sur le sujet menée par l’Ined3, « seul un tiers des couples partagent équitablement les tâches domestiques courantes ». D’ailleurs les intentions d’avoir un second enfant augmentent avec la participation domestique des pères. 

Ce sont les politiques les plus réactionnaires qui font de la dénatalité un argument central, en lien avec un « grand remplacement » fantasmé et la vision d’un monde où la société judéo-chrétienne serait en déperdition

Il existe aussi – de façon encore marginale mais en forte progression – une « infertilité volontaire », en lien avec des visions pessimistes du monde et de son devenir (crise écologique, guerres…).

Selon l’économiste Maxime Sbaihi (Les balançoires vides. Le piège de la dénatalité, Editions de l’Observatoire, 2025), « l’écart de fécondité » peut également s’expliquer sociologiquement par la hausse des célibats et des séparations, et biologiquement par le recul continu de l’âge de la maternité qui réduit la fenêtre de procréation des femmes et provoque des problèmes d’infertilité. Cette « infertilité médicale involontaire » est cependant loin d’être significative (de l’ordre de 0,1 à 0,3 du taux de fertilité), contrairement à ce qu’Emmanuel Macron avait laissé entendre en 2024, avec l’intention de mobiliser ainsi la France pour un « réarmement démographique ».

Quelles solutions ?

Comme le montre la sociodémographe Armelle Andro (En finir avec le natalisme, AOC, 2026), si des politiques coercitives empêchant de donner naissance à des enfants ont pu être efficaces, à l’image de celle menée en Chine, elles ne sauraient agir inversement à la hausse, si ce n‘est par un effet d’aubaine, en anticipant des naissances programmées.

Ainsi, la proposition contenue dans le rapport de l’Assemblée nationale du 11 février 2026, qui préconise le versement d’une allocation mensuelle de 250 euros par enfant jusqu’à ses 20 ans, n’est pas la solution. Dans son ouvrage, Maxime Sbaihi estime lui aussi qu›« on ne naît pas d’une incitation financière ».

Pour autant, s’attaquer aux motifs économiques et sociaux de la dénatalité est important. Le nouveau congé de naissance, introduit depuis le 1er juillet 2026, devrait à terme permettre une légère amélioration du partage des congés familiaux, même si les bénéficiaires ont encore des difficultés à le percevoir.

Il faudrait cependant aller plus loin et mettre en place un congé bien rémunéré et réellement partagé, d’une durée pouvant aller jusqu’à six mois par parent. Un tel congé devrait coexister avec la généralisation de l’accueil public des jeunes enfants, à un coût et à une qualité acceptables pour toutes les familles.

Il convient également de réduire aussi le coût économique et social de la maternité, en termes de pertes de rémunérations et de retards de carrière. Un enjeu qui reste encore peu reconnu. Il ne s’agit pas seulement d’une simple question financière, mais il est crucial de développer une conception féministe de l’organisation du travail et du partage des tâches domestiques et familiales.

Le choix d’avoir zéro, un ou plusieurs enfants est en réalité avant tout intime et ne relève pas d’une décision publique. Ce sont les politiques les plus réactionnaires qui font de la dénatalité un argument central, en lien avec un « grand remplacement » fantasmé et la vision d’un monde où la société judéo-chrétienne serait en déperdition, du fait du déclin des familles « blanches », remplacées par des populations du Maghreb et de l’Afrique. 

De même, penser la démographie à l’échelle mondiale, comme nous y invite Armelle Andro, c’est voir que l’urgence actuelle et future est bien plutôt la crise climatique et environnementale.

La dénatalité relève donc de manquements publics, mais exige aussi qu’on réfléchisse à une autre vision de la société, notamment du point de vue des femmes. Comme le souligne Anne-Cécile Mailfert, « une civilisation qui ne respecte pas les femmes, qui ne protège pas les enfants, qui ne prend pas soin des corps, des liens et des âmes, qui détruit le vivant, ne mourra pas seulement faute de bébés, mais d’abord faute d’humanité ».